Le ferrage des forçats (Le Dernier Jour d'un condamné, chapitre XIII)

Le Dernier Jour d’un condamné Module 2, séquence 4 Langue : l'antiphrase

Extrait : chapitre XIII (extraits), de « J'ai vu, ces jours passés, une chose hideuse. » à « … et je tombai évanoui. »

Texte

J'ai vu, ces jours passés, une chose hideuse.

Il était à peine jour, et la prison était pleine de bruit. On entendait ouvrir et fermer les lourdes portes, grincer les verrous et les cadenas de fer, carillonner les trousseaux de clefs entrechoqués à la ceinture des geôliers, trembler les escaliers du haut en bas sous des pas précipités, et des voix s'appeler et se répondre des deux bouts des longs corridors. Mes voisins de cachot, les forçats en punition, étaient plus gais qu'à l'ordinaire. Tout Bicêtre semblait rire, chanter, courir, danser.

Moi, seul muet dans ce vacarme, seul immobile dans ce tumulte, étonné et attentif, j'écoutais.

Un geôlier passa. Je me hasardai à l'appeler et à lui demander si c'était fête dans la prison.

– Fête si l'on veut ! me répondit-il. C'est aujourd'hui qu'on ferre les forçats qui doivent partir demain pour Toulon. Voulez-vous voir, cela vous amusera.

[…]

Cependant la pluie tombait à flots. On ne voyait plus dans la cour que les forçats nus et ruisselants sur le pavé noyé. Un silence morne avait succédé à leurs bruyantes bravades. Ils grelottaient, leurs dents claquaient ; leurs jambes maigries, leurs genoux noueux s'entrechoquaient ; et c'était pitié de les voir appliquer sur leurs membres bleus ces chemises trempées, ces vestes, ces pantalons dégouttant de pluie. La nudité eût été meilleure.

[…]

On fit asseoir les galériens dans la boue, sur les pavés inondés ; on leur essaya les colliers ; puis deux forgerons de la chiourme, armés d'enclumes portatives, les leur rivèrent à froid à grands coups de masses de fer. C'est un moment affreux, où les plus hardis pâlissent. Chaque coup de marteau, assené sur l'enclume appuyée à leur dos, fait rebondir le menton du patient ; le moindre mouvement d'avant en arrière lui ferait sauter le crâne comme une coquille de noix.

[…]

J'étais demeuré à la fenêtre, immobile, perclus, paralysé. Mais quand je vis les cinq cordons s'avancer, se ruer vers moi avec des paroles d'une infernale cordialité ; quand j'entendis le tumultueux fracas de leurs chaînes, de leurs clameurs, de leurs pas, au pied du mur, il me sembla que cette nuée de démons escaladait ma misérable cellule ; je poussai un cri, je me jetai sur la porte d'une violence à la briser ; mais pas moyen de fuir. Les verrous étaient tirés en dehors. Je heurtai, j'appelai avec rage. Puis il me sembla entendre de plus près encore les effrayantes voix des forçats. Je crus voir leurs têtes hideuses paraître déjà au bord de ma fenêtre, je poussai un second cri d'angoisse, et je tombai évanoui.

Victor Hugo, Le Dernier Jour d'un condamné, 1829, chapitre XIII.

Lexique — geôlier : gardien de prison · forçat / galérien : condamné aux travaux forcés · ferrer : mettre les fers · Toulon : port où se trouvait un bagne · chiourme : ensemble des forçats · river : fixer en aplatissant le métal · perclus : incapable de bouger · cordon : file de forçats attachés à une même chaîne · bravades : provocations.

A. Étude de texte (10 points)

Contextualiser

1.

Complétez le tableau suivant. (1 pt)

AuteurTitre de l'œuvreGenreDate de publication
…………
2.

Situez ce passage : que s'est-il passé juste avant ? Que se passe-t-il ensuite ? (1 pt)

Analyser

3.

Qui raconte la scène, et d'où l'observe-t-il ? (1 pt)

4.

Relevez deux mots du champ lexical de la fête et deux mots du champ lexical de la prison. (1 pt)

5.

« Moi, seul muet dans ce vacarme, seul immobile dans ce tumulte » : comment le narrateur se distingue-t-il de l'agitation générale ? Quel procédé souligne son isolement ? (1 pt)

6.

Dans quelles conditions les forçats sont-ils ferrés ? Relevez deux détails. (1 pt)

7.

Vrai ou faux ? Justifiez chaque réponse par une expression du texte. (1 pt)
a) Le narrateur assiste à la scène sans porter de jugement.
b) Le ferrage ne présente aucun danger pour les forçats.

8.

La tonalité dominante du passage est :
☐ comique ☐ pathétique ☐ épique
Quel sentiment cherche-t-elle à provoquer chez le lecteur ? (0,5 + 0,5 pt)

Réagir

9.

« Peut-on punir un homme sans lui retirer sa dignité ? » Donnez votre avis en une phrase. (1 pt)

10.

Justifiez votre avis par un argument appuyé sur un exemple. (1 pt)

B. Langue (10 points)

L'antiphrase dans le texte

11.

1. Tout Bicêtre semblait rire, chanter, courir, danser.
2. « Fête si l'on veut ! » me répondit-il (le geôlier).
3. « C'est aujourd'hui qu'on ferre les forçats […]. Voulez-vous voir, cela vous amusera. »
11. a) Relevez dans chaque phrase les mots qui disent le contraire de la réalité. (2 pts)
b) Reformulez chaque phrase selon son sens réel. (2 pts)
c) Pourquoi le geôlier et le narrateur disent-ils le contraire de ce qu'ils pensent ? (1 pt)

Application

12.

Relevez les phrases qui contiennent une antiphrase et justifiez à l'aide du contexte. Nommez la figure employée dans les autres phrases. (6 × 0,5 pt)
a) Enfermé dans un cachot humide, le prisonnier soupire : « Quel palais magnifique on m'a réservé ! »
b) Les forçats grelottaient sous la pluie glaciale.
c) Après une nuit blanche sur un grabat, il murmure : « J'ai dormi comme un roi. »
d) Cette cellule est froide comme un tombeau.
e) Devant l'échafaud, un spectateur ricane : « Voilà une bien belle cérémonie ! »
f) Les murs de la prison racontent l'histoire des anciens condamnés.

13.

Transformez chaque phrase en antiphrase. (2 pts)
a) Ce repas de pain noir est immangeable.
b) Tu arrives avec une heure de retard.

Vous pouvez aussi répondre sur votre cahier, puis afficher directement le corrigé.